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Le punk est mort, vive le punk 

Le punk est mort, vive le punk 

Historiens spécialistes de la musique, Luc Robène et Solveig Serre étaient les invités du Lundi de l’INA qui s'est tenu le 20 juin au Grand Rex à Paris. Comment la télévision a traité la culture punk ? Comment les punks se sont emparés de ce média de masse ? Réponses dans un entretien croisé avec les deux chercheurs.

Propos recueillis par Benoit Dusanter. - Publié le 21.06.2022

Le "punk à crête", symbole de l'imagerie de la contre-culture punk. Crédits : Projet PIND.

Solveig Serre est chercheuse au CNRS, historienne et musicologue. Spécialiste de la musique baroque, elle a soutenu une thèse sur l'histoire de l'Opéra de Paris sous l'Ancien Régime.

Également historien, Luc Robène est spécialiste des musiques populaires et des rapports entre culture et contre-cultures. Son intérêt pour la scène punk vient aussi de sa pratique musicale : il a notamment participé aux débuts de Noir Désir. Il joue aujourd’hui dans plusieurs groupes punk dont Strychnine et The Hyènes.

Ils portent ensemble depuis 2013 un sujet de recherche sur l’histoire de la scène punk en France depuis 1976, en partenariat avec l'INA. Ils ont baptisé leur projet PIND (Punk is not dead). Ils étaient sur la scène du Grand Rex lundi 20 juin à 19h pour animer un Lundi de l’INA exceptionnel baptisé « Télépunk ou l’invention télévisuelle du punk en France 1976-2016 ».

INA - En quoi consiste votre projet PIND ?

Solveig Serre - C’est un projet de recherche qui a pour objet d’étudier et de raconter la scène punk en France depuis 1976, année qui marque le boom du mouvement punk. Le premier travail consiste à sauvegarder une mémoire qui est particulièrement fragile pour deux raisons majeures : la fragilité des supports, souvent bricolés par les punks dans une optique de débrouille, et la fragilité des êtres humains dont la vulnérabilité est plus répandue que dans d’autres franges de la société.

D’un point de vue institutionnel, nous essayons de faire reconnaître le sujet comme admissible, ce qui reste difficile car les préjugés demeurent. A contrario, les punks ont beaucoup de préjugés sur l’institution que nous incarnons.

Le deuxième travail consiste à réécrire le récit hégémonique anglo-américain et celui des journalistes qui centralisaient le punk à Paris et dans les grandes villes. Car il y avait du punk sur tout le territoire, dans toutes les catégories sociales. C’est ce que nous montrent les recherches effectuées dans les fonds de l’INA : le punk a une dimension régionale extrêmement forte.

INA - Où avez-vous délimité vos recherches ?

Luc Robène - Nous nous sommes vite aperçus que nous ne pouvions nous limiter à l’hexagone. Des territoires comme la Corse ou les Outres-mers ont été complètement négligés. Peu de gens savent par exemple que le guitariste corse Henry Padovani était un des fondateurs de The Police. Par ailleurs, beaucoup de Français se sont déplacés à l’étranger et ont fait vivre cette scène à leur manière à l’international. Il faut donc prendre en compte ces flux : regarder ce que les Français ont pu faire à l’étranger et ce que les étrangers ont pu faire en France. Tout cela est très dynamique.

INA - Quelle est votre définition du punk ?

Solveig Serre - Dans notre corpus, nous avons défini comme punk toute personne décrite comme telle par les médias ou l’industrie culturelle, ainsi que ceux qui se considéraient eux-mêmes comme punk.

Luc Robène - Le mot punk est à la fois le début et l’horizon du projet. C’est très difficile de définir ce qu’est le punk au-delà de l’expression d’une révolte musicale, esthétique et artistique qui s’est politisée dans le temps. Car il y a eu des vagues successives, le punk s’est constamment réinventé en 40 ans. Il n’a pas forcément la même signification selon les lieux. Le mouvement initial « no future » était négativiste et contestait la société et l’ordre moral. Puis il s’est politisé dans les années 80 avec des slogans comme « la jeunesse emmerde le Front National » des Bérurier noir.

INA - Et aujourd'hui?

Luc Robène - Aujourd’hui, le discours punk s’inscrit dans une perspective plus mondialiste sur l’écologie, l’antispécisme, le veganisme. Il faut faire une lecture constamment renouvelée du punk. Nous avons tendance à dire que PIND est un projet de science participative. A force d’échanger avec les différents acteurs et de confronter les points de vue on se rend compte de toute la richesse du punk et de la difficulté de cerner un périmètre. Le punk est une matrice de rébellion pour les jeunes du monde entier.  Il y a des punks en Iran, en Chine et en Ukraine aujourd’hui.

Par porosité, le punk a impacté d'autres genres musicaux, d'autres mondes sociaux. On retrouve beaucoup de point communs avec le rap y compris sur le côté « do it yourself ». Par exemple, les Beastie Boys viennent du hardcore et ont fini par faire finalement un espèce de rap blanc. Il y a des métissages, des transpositions et des transferts culturels. Le punk est une marginalité. Etudier le punk c’est étudier la société depuis une marge.

INA - Quels rapports entretiennent la contre-culture punk et le média de masse qu’est la télévision ?

Solveig Serre - Une archive particulièrement édifiante me vient en tête. Gérard Holtz, alors âgé d’une trentaine d’années annonçait le Festival punk de Mont-de-Marsan avec ces mots : « Si tu as les cheveux verts, une croix gammée, et que tu es paumé, alors tu iras au festival punk de Mont-de-Marsan ». La télévision montre le punk sous l’angle de la provocation, de ce qui choque. Évidement, ce n’est pas faux, et c’est exactement ce que veut faire le punk sous l’angle du scandale. La télé contribue à cultiver cette provocation portée par les punks de la première génération.

Luc Robène - La télévision s’est emparée et s’est nourrie de ce côté provocant, impertinent et subversif du punk. Ils sont souvent présentés comme des gens très perturbants. Ce qui nous intéresse, c’est comment la télé exagère  ce côté sensationnaliste qui est lié au mouvement lui-même. La télé a aussi construit une image du punk qui n’est pas uniquement musicale. On voit des créateurs de labels, des discours autour du vêtement...

INA - La télé montre-t-elle le punk différemment des autres médias ?

Solveig Serre - A l’inverse de la presse écrite qui est très parisienne, la télé révèle une régionalisation du punk. Notamment par les antennes locales de France 3. Il y a un côté « les punks bien de chez nous » .

Luc Robène - Enfin nous pouvons aussi évoquer les émissions types comme « Décibels » ou « Enfants du rock » qui faisaient des programmes de villes en villes. Elles ont fait entrer le punk dans les foyers tout en constituant des scènes locales comme nous l’évoquions précédemment. Enfin, il y a aussi ce que l’on a appelé le « vedettariat punk » qui consiste braquer les projecteurs sur des groupes d’envergure nationale comme les Bérurier noir. Le côté extraverti du groupe plait, c’est très visuel. Pour nous, c’est une chance incroyable d’avoir accès à tous ce corpus de l’INA. 

INA - Le punk est-il entré dans la culture de masse ?

Solveig Serre - Comme toutes les contre-cultures, le punk est devenu mainstream. Je pense qu’il faut s’en réjouir car cela montre sa force de frappe. 

Luc Robène - Le rapport punk/média n’est pas un rapport amour/haine. Henry Rollins, l’ancien chanteur des Black Flag, disait : « Ne haïssez pas le média, devenez le média ! ». Il voulait tordre l’outil pour le faire servir à sa cause. Cette idée est vraiment punk. Les punks ont toujours investi les médias. Hier c’étaient les fanzines, aujourd’hui les webzines. En 1977, les graphistes activistes de Bazooka avaient été invités par Libération pour illustrer le journal, ce qui avait fait scandale, évidement.

Le punk est un mouvement extrêmement inventif. Dans son kit de survie il y a ce rapport aux médias qui est riche, ambigu, complexe. Pour compléter ce que disait Solveig sur le rapport au mainstream, je crois que c’est une lutte qui se rejoue tout le temps, le recyclage, la récupération. Chaque génération cherche à se dégager de cette emprise. C’est le grand paradoxe punk : comment être dans la lumière tout en restant underground. C’est une équation impossible. C’est ce qui fait le sel du punk, son ADN. Il est en lutte permanente y compris contre lui-même.


Luc Robène. Crédits : Luc Robène.


Solveig Serre. Crédits : Solveig Serre.

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